NOUVEAU ! Le paradoxe du cerf-volant

Après "L'été tous les chats s'ennuient" Philippe Georget sort son deuxième livre ! "Le paradoxe du cerf-volant".

Round 1

 

 

            - Tout va bien, fils, ne te fais pas de mouron.

            La voix se veut rassurante mais je ne suis pas inquiet.

            - T’as perdu conscience pendant quelques instants, c’est pas grave. Tu devrais récupérer rapidement.

            J’ai les yeux fermés, je souris. Je me sens reposé.

            L’été chante et j’émerge lentement d’une sieste trop profonde. J’entends, au loin, les cigales engueuler les grillons.

            - Ne bouge pas, prends ton temps. Respire tranquille.

Je ne suis pas pressé de me lever. Tout à l’heure, à la tombée du jour, j’emmènerai Laurette dans les collines. Nous irons respirer la lavande et la bruyère, la menthe poivrée et le genêt d’Espagne. C’est fou comme la tiédeur d’un soir peut réveiller les odeurs. Elle les soulève, les détache, les fait roter de bonheur. Les parfums, c’est comme le vin, il faut qu’ils soient chambrés pour exhaler leur âme.

- Tu m’as foutu la trouille, tu sais.

Je ne veux pas bouger. Peut-être je ne peux pas. Pas envie de savoir. Pas maintenant.

- J’avais bien compris que tu n’étais pas dans ton assiette aujourd’hui mais je pensais que tu pourrais t’en tirer quand même.

J’essaie d’inspirer une bonne bouffée d’air. Raté. Mon nez est aussi bouché que l’anus d’une bigote constipée. A défaut, j’avale un peu de salive. J’ai comme des grumeaux dans la bouche. C’est âpre et chaud.

Les grumeaux ont le goût du sang.

- Je ne sais pas ce qui t’a pris ce soir. Combattre comme ça, c’était du suicide.

La voix perce ma nuit. Plus obsédante qu’un réveil matin.

Un soleil me brûle le visage et me maintient dans une torpeur confortable. Je ne veux pas me réveiller. Pas encore. Je suis dans du coton, je suis dans un cocon. Mon esprit n’habite plus mon corps. Il flotte au dessus. Loin. Très loin. Enfin débarrassé de ce tas d’os et de chair, de cet amas de muscles douloureux. C’est peut-être ça, la mort. Oui, c’est ça, je suis mort.

Enfin heureux.

Je sais que j’ai rêvé. Je ne me souviens pas mais je le sais. Toujours le même rêve.

La voix cassée, cette voix familière, me ramène à la vie.

- Y’a pas idée d’agir ainsi. T’es vraiment le roi des cons par moments.

Je garde les yeux fermés mais j’essaye de bouger. Je me soulève doucement. Aussitôt, les fourmis me picorent les jambes et le dos. Les siestes dans l’herbe, c’est toujours comme ça. Au début, on s’étonne du confort et on s’endort tranquillement. Puis, au bout de quelques minutes, on réalise que, si l’herbe est douce, la terre elle est bien dure.

Mon corps revient envahir mon esprit. Je remue difficilement mes doigts. Je suis engourdi. Le sang circule de nouveau dans mes veines. J’ai mal.

Le réveil continue de sonner.

- Le toubib va certainement repasser bientôt. Si ça va mieux, il faudrait que tu commences à te secouer les miches maintenant.

Où ai-je mal exactement ? Pas facile à dire. Aux mains, au visage ? Assurément. Au ventre et au bras ? Sans aucun doute. Et puis aux jambes et au dos. Je ne suis plus mort, c’est évident. Je viens de me réincarner en quatre-vingts kilos de steak haché.

Un peu d’air parvient à se glisser entre les caillots de mes narines. Il me transmet une odeur aigre et entêtante bien éloignée des parfums du soir qui m’attiraient tout à l’heure. Un curieux mélange de sueur, de pieds sales et de pisse froide. Et par-dessus tout, les relents obstinés d’une pommade décontractante. « Un baume du Tigre », un truc à la graisse de marmotte des Alpes.

Mes doigts caressent le sol. Pas d’herbe mais une surface rêche. Je repose sur des planches grossièrement rabotées. Une table. Ou une ébauche de table.

- Tu verrais ta tronche, fils… Ravagée ! Mais tu l’as bien cherché, non ?

Emile… La voix d’Emile.  Il me gonfle, le Vieux.

J’ouvre les yeux. Une lumière jaune et nue dégringole du plafond et pénètre mes rétines. A sec. Je referme les lampions. Trop tard. La migraine se répand dans mon crâne.

- Attends, je vais éteindre. On y verra bien assez avec la lumière de la douche.

Le soleil disparaît et je rouvre les yeux. On dirait un tableau de Seurat. Le pointillisme poussé à l’extrême. Des masses de couleurs aux contours incertains. Un ovale sombre couronné de blanc qui se penche sur moi.

- Bienvenu aux pays des vivants et des cons.

Avec les chicots qui déforment sa bouche, Emile a toujours l’air de ricaner. Mais cette fois-ci son regard semble grave, avec une pincée d’anxiété dans l’œil droit et un soupçon de pitié dans l’œil gauche. A moins que ce ne soit l’inverse.

- Combien j’ai de doigts ?, demande-t-il en me montrant son poing fermé.

- Les deux, mon commandant

- Et combien j’ai de dents ?

- Aussi noirs que tes yeux, mon chéri.

- C’est bon, je vois que tu commences à récupérer.

Pas sûr... La migraine m’empêche de penser. Et puis, je n’ai pas envie de faire des efforts. Je ne suis pas pressé de reprendre contact avec la sombre réalité. Sombre vraiment ? Je ne sais pas, je ne sais plus, je devine.

Le Vieux me le confirme.

- Il y a des moments difficiles dans une vie, et là, j’crois bien qu’t’as les deux pieds dedans.

Le Vieux a raison. D’ailleurs, il a toujours raison. Dans son genre, c’est un crack. Mais de quoi parle-t-il ? Dans ma  tête, c’est toujours le trou noir.

- Tu peux pas dire que je t’avais pas prévenu. Ce job ne pardonne pas.

Péniblement, je me redresse. Je m’assieds sur le bord de la table, les pieds dans le vide et j’attends que le vertige cesse. Putain, c’est haut un mètre parfois.

Mon rêve me revient. Une image, une impression, un frisson. Le vide. L’attirance. La tentation. Et cette question qui revient toujours, lancinante.

Pourquoi pas ?

Les murs vérolés du vestiaire tremblent encore un instant puis s’apaisent. Les lieux me sont familiers, aucun doute là-dessus. Je reconnais cette peinture grise qui se barre par endroits sous l’action de l’humidité, ce lino bon marché qui gondole dans les coins, ces placards cabossés par les coups mais souriants de femmes nues aux seins lourds.

Emile s’approche et me passe un gant de toilette humide sur le visage. Ses grosses pognes de cogneur ne l’empêchent pas d’agir avec délicatesse. Une vraie mère poule.

- Je ne t’ai jamais vu dans un tel état. Qu’est-ce qui t’a pris, bon dieu ? Rien ne t’obligeait à faire ça.

Une petite loupiote s’allume dans ma tête. Oh pas grand-chose… Une veilleuse d’enfant au fond d’une mine de charbon. Il me revient des bruits et des cris. Une foule. Une enivrante clameur.

Emile va jusqu’au lavabo, plonge le gant sous l’eau froide et me le met dans les mains. Le « Vieux » porte une culotte de survêt bleue et un polo vert étriqué. De profil, son ventre a gagné la course depuis quelques années mais les pectoraux restent puissants, les épaules massives. Sur le biceps droit, un tatouage défraîchi proclame encore son amour filial.

- Ca va mieux ? Tu connectes de nouveau ?

Je fais oui de la tête même si ce n’est pas vrai. Je n’aime pas décevoir Emile. Pourtant, je ne fais que ça depuis des années.

- Je te l’avais dit pourtant que c’était un coriace. Mais vous êtes tous les mêmes. Quelques succès faciles et on prend la grosse tête. Et Mimile, lui, il peut toujours causer, hein ? Y’a que l’écho qui lui répond.

Je dois avoir meilleure mine pour que le « Vieux » laisse enfin libre cours à sa colère. Quand il s’énerve, Emile, il ne prend même plus le temps de respirer. Il termine ses diatribes à l’agonie, sa voix allant dénicher des aigus improbables. Ce qui ne l’empêche pas d’en rajouter plusieurs couches. Le vieux Parigot a des colères magnifiques à faire pâlir de jalousie un Méridional d’ascendance pied-noir. Dans ces moments-là, moi d’habitude, j’lui dit « Oui M’sieur Acariès », « Bien sûr, M’sieur Acariès ». Et là, c’est tout l’un ou tout l’autre : ou il se bidonne grave ou il s’énerve davantage. Aujourd’hui, je n’ai pas envie de tenter le coup. J’le sens pas. Maintenant qu’il est rassuré sur mon sort, il va s’la jouer, sa colère. Tout seul. Comme un grand. Pas besoin de lui fournir de marchepied.

- Tu croyais que je m’inquiétais pour rien, hein ? Tu te disais, il est trop vieux, Mimile, dépassé, sénile, bon pour l’hospice, mais ce soir, c’est toi qu’as l’air con.

- ‘Ais pas ‘ier…

- Pardon ? J’ai pas rêvé là, t’as parlé ?

J’articule avec précaution et lenteur pour faire comprendre à mes lèvres enflées qu’elles doivent m’obéir.

- Fais pas chier, s’il te plaît.

- Attends, mon gars, tu crois tout d’même pas que tu vas t’en tirer comme ça ?, continue-t-il un ton en dessous malgré tout. Ca fait deux mois que j’te tanne pour que tu prennes les choses enfin au sérieux, deux mois que j’te pousse au cul pour qu’tu t’appliques un peu et deux mois que monsieur me prend de haut. Et qui qu’avait raison, hein, qui don’ ?

Une violente douleur au ventre me plie en deux. J’en rajoute dans les grimaces, histoire de lui fermer son clapet, au Vieux. Ca marche. Le Père Fouettard redevient Mère Poule.

- Ca va, petit,  t’as pas trop mal ?

Je me passe le gant de toilette sur le visage. Mes mains sont encore entourées de bandages.

Ca me revient par bribes.

 Cette douleur au ventre. Un crochet au foie. Terrible. Dès le début de la troisième reprise, j’ai du mettre un genou à terre. J’e n’ai jamais pu revenir après.

Emile m’offre un verre d’eau. Je le bois avec maladresse. De l’eau coule de ma bouche éclatée sur mon menton puis sur mes cuisses.

- Ce qui devait arriver arriva, philosophe le Vieux. Manque de rigueur, manque de travail. On voit le résultat : trop lent, trop lourd, tu t’en es pris plein la gueule.

Je lui tends mon verre pour le faire taire. Mais le lavabo n’est qu’à deux pas et le sursis est de courte durée.

- Ose me dire, ose seulement me dire, que je ne t’avais pas prévenu…

Je prends le verre d’eau, en avale une gorgée et verse le reste du contenu sur ma tête malade. L’eau glisse sur mes cheveux, ruisselle sur mon visage et sur ma nuque. La veilleuse au fond de la mine se met à briller plus fort.

Dès les premiers engagements, j’avais senti que je n’étais pas dans le coup. Pas de souffle, pas de jambes. Du fromage blanc dans les bras.

Et ce maudit crochet que je prends dans le buffet.

Malgré mon allonge, je ne parvenais pas à le toucher. Il était agile et vif, se dérobait sans cesse sous mes attaques téléphonées.

J’ai compris très vite que je ne pourrais pas gagner.

- Pas d’initiative, pas de pêche, quelques automatismes à contretemps, aucun enchaînement. Dans le genre fonctionnaire en préretraite, tu as été parfait.

Je lui mets mes mains sous les yeux. Il déroule les bandes l’une après l’autre puis contemple mes phalanges. Il hoche la tête avec tristesse. Elles ne sont même pas rouges. En frappant le vide, je ne risquai pas de les abîmer.

Je  respire un grand coup et je me lève. Le vestiaire se met à danser et je dois rester un moment immobile, les yeux mi-clos. Sous mon crâne ; c’est Pearl Harbour un soir de décembre 41.

- Lui, il a bien géré. Il ne s’est pas précipité. Il s’est d’abord contenté de te contrer avant de prendre le combat en main.

Les mains plaquées sur les tempes, je marche à petits pas convalescents vers le lavabo ébréché. Dans la glace, je peine à reconnaître cette face de nègre blanc aux pommettes saillantes, au nez talé et aux lèvres dilatées.

Je m’adresse un clin d’œil complice.

- Salut gueule d’amour

A mon arcade gauche fendue durant le combat perle une goutte de sang.

La première droite au visage, je ne l’ai pas vue venir. Logique. Je redoutais tellement les crochets au foie que j’avais baissé ma garde. Une erreur de débutant. J’étais resté dans les cordes le temps qu’il m’avait fallu pour comprendre. Bras serrés le long du corps, poings de chaque côté de la tête. Me protéger au maximum.

Les élancements dans le bas de mon dos datent de cet instant. La brûlure des cordes.

J’ouvre l’armoire à pharmacie et j’attrape une boîte de paracétamol. Je jette deux comprimés effervescents au fond du verre que je remplis à nouveau. Les bulles de gaz éclatent à la surface comme un chapelet de pets timides. J’approche mon visage tuméfié. C’est frais, c’est agréable. Je fais toujours ainsi, intimement convaincu que le médicament agit également de manière externe. Quand les cachets sont dissous, j’avale le breuvage d’une seule traite.

Emile me propose deux tranches de pain d’épices.

- Colle-toi cela dans le buffet, ça te fera du bien.

- Merci, maman.

Je dévore le gâteau aussi vite que mes mâchoires endolories me le permettent. En mangeant, je découvre ma fringale.

Un filet de sang glisse maintenant sur ma paupière. Mes efforts pour mâcher ont tiré la peau du visage et rouvert l’arcade blessée.

Il n’a pas mégoté, le gars. Il me l’a labouré cette arcade. Sa  droite, une belle frappe propre et sèche, y revenait avec délectation. Elle n’avait aucun mal à trouver le chemin. Moi, je voyais juste le gant rouge traverser ma garde et s’écraser pile au-dessus de mon œil gauche. Je n’avais jamais le temps de réagir. Je suivais l’action en gros plan, mais c’est du ralenti dont j’aurais eu besoin.

Emile approche ses gros doigts de la plaie béante et l’emplit d’une grosse pâte blanchâtre. Sa pommade miracle. Fabrication maison à partir d’une solution d’adrénaline à 1 pour 1000. Je n’en sais pas plus. Le Vieux protège ses secrets.

- J’ai voulu arrêter le massacre. Mais c’est toi qui as insisté. On aurait dit que tu prenais ton pied à rester sur le ring. A jouer les punching-balls. 

L’hémorragie s’est arrêtée. Emile prend un pansement dans la pharmacie et le pose avec douceur sur la plaie.

- Au moins, y’a une chose de sûre ce soir, c’est que tu sais encaisser, mon cochon !

Quand j’ai compris que je ne pourrais pas prendre le dessus, je me suis dit que la victoire n’était pas le seul enjeu d’un combat. J’ai pensé qu’il y avait d’autres choses à gagner.

- « On continue », tu ne savais dire que ça. On aurait dit que le seul truc que tu craignais, c’était que je jette l’éponge pour toi.

- Perdu pour perdu, il fallait bien faire un peu de spectacle, non ?

- T’appelles ça du spectacle, toi ! Du grand n’importe quoi, oui… Faut aimer les jeux du cirque pour apprécier.

Un sourire au coin de sa bouche dément ses critiques. Cela me suffit. Je récupère une serviette propre dans mon placard. J’ôte mon peignoir puis mon short et je file à la douche. L’eau froide achève de me rincer la mémoire.

 

 

Le gong retentit annonçant la fin de la pause. Ce doit être la sixième ou la septième reprise. J’ai perdu le compte depuis longtemps mais ça n’a plus d’importance. Je vais perdre, tout le monde la compris. Moi, l’Autre, le public. Emile a été le premier à piger mais il persiste à faire comme-ci. C’est son job, il est pro. Il continue à m’abreuver de conseils inutiles.

- Varie tes attaques. Essaye d’enchaîner ta droite derrière ton crochet du gauche. Tu peux l’avoir, il commence à fatiguer…

Tu parles ! Il est frais comme un gardon, il sourit. On dirait qu’il pose déjà pour les photographes. Moi, j’ai les jambes lourdes et mes gants pèsent des tonnes. Je baisse constamment ma garde sans même m’en rendre compte.

- Tes bras, me serine Emile depuis le coin du ring, remonte tes bras, bordel, tu vas t’en prendre une dans la gueule.

Emile a toujours raison, la leçon me rentre dans le crâne à coups de droites meurtrières. Pute borgne ! Il sait parfaitement préparer son coup, le salaud. Je sais qu’elle va revenir cette droite, je l’attends, je la redoute, et pourtant, je ne la vois jamais arriver. Cinq sur cinq, je la reçois. Plein cadre sur l’arcade.

Un filet chaud coule sur ma joue. L’arbitre suspend le combat, examine la blessure et laisse monter Emile. Un coup d’éponge, quelques secondes de compression, un peu de pommade. Et puis beaucoup de vaseline pour faire glisser les prochains coups.

- Protège-toi, merde, me dit Emile. Si t’en prends d’autres, je te préviens, j’arrête tout.

Je lui lance un regard noir mais il est déjà reparti. Même le Vieux ce soir, est trop rapide pour moi.

L’arbitre m’observe. Il jauge ma capacité à reprendre, je le sens perplexe. Il crache toutefois le mot magique.

- Boxe !

Je n’ai même pas eu le temps de retrouver mon souffle. J’ai du le laisser quelque part. Au vestiaire peut-être. Ou chez moi. Ma bouche ouverte avale tout l’air qu’elle peut mais sans trouver l’oxygène nécessaire à mes poumons brûlants. Je lance mes bras en avant, je balaie l’espace entre nous espérant le tenir à distance. L’Autre sourit. Il est patient, le bougre. Vicelard peut-être. Il savoure. Mais le public est pressé qu’on en finisse. Il y a du KO dans l’air, la foule le sent, la foule le veut.

Elle a raison.

Et moi j’en ai assez de tout ce cirque.

La meute a senti l’odeur du sang, elle en redemande. Pas de problème ! La foule en aura. Mais je ne serai pas le seul à y laisser des plumes. Ton KO, mon pote, il va falloir venir le chercher….

Je serre les dents et parviens à enchaîner une série de crochets. L’Autre recule. Plus surpris que touché.

Je me redresse.

- Aujourd’hui, c’est le taureau qui agite la muleta.

J’ai pensé à mi-voix et il m’a entendu. Ses yeux posent des questions, son cerveau de brute cherche à comprendre. J’en profite pour lui glisser un petit swing sur la pommette. Oh, c’est plutôt gentil. A bout de course, à bout de souffle. Une pichenette qui lui remet les idées en place.

Je baisse ma garde et je me mets à sautiller sur place. J’ose quelques moulinets dans le vide, je le défie. J’ai vu dans de vieilles images noir et blanc Mohammed Ali agir ainsi. Sublime provocateur.

J’entends des cris dans le public, quelques applaudissements. Je ne suis pas Mohammed Ali. Tout le monde le sait ici.

L’Autre s’avance vers moi. Ricanant. Résolu.

C’est une nouvelle danse qui commence. Il est précis, il frappe lourd et moi j’évolue trop lentement sur la piste. Ses coups me donnent le tempo. J’encaisse. Le bal vire au ball-trap.

« Les coups sonnent, on aime ça ».

A travers le brouillard me revient l’écho d’une chanson de Lavilliers. Des paroles incroyables pour qui ne connaît pas la boxe. Et pourtant, il faut aimer les coups - aimer en donner, aimer en recevoir - pour grimper sur un ring et y rester sous la tempête.

Très vite, je suis acculé dans un angle. Pas moyen d’en sortir. A droite, je tombe sur sa gauche ; à gauche, je rencontre sa droite. Crochet, direct, uppercut, tout y passe et j’encaisse. Je suis comme un immeuble qu’on démolit. A chaque coup, un pan de mur fout le camp. Mais les fondations sont solides.

Un instant, la pluie se fait moins drue. Il doit être essoufflé. Je risque ma chance et j’envoie mes gants en avant, au jugé. Je ne relève pas la tête, je frappe au corps. Parfois, je touche. Il recule de deux pas. J’enchaîne une série au visage et je fais mouche. Lui qui n’a plus l’habitude de se défendre déguste en plein. Malheureusement, mon punch a depuis longtemps déserté la partie. J’aurais pu lui faire mal, il frémit à peine. D’un revers de gant, il s’essuie le nez. Aucune trace de sang, un peu de morve seulement.

Le public exulte. Des connards scandent mon nom. La foule n’y connaît rien. Elle croit au réveil, ce n’est que le chant du cygne.

Un crochet au foie les rappelle à la triste réalité. C’est moi qui trinque, c’est eux qui crient. Je mets un genou à terre, instant de faiblesse vite maîtrisé. L’arbitre compte néanmoins jusqu’à sept. Il me fixe intensément. Hésite. Je plisse le front, je serre les dents et rassemble ma volonté pour lancer un regard mauvais. Mon bluff marche, il relance la partie.

- Boxe !

Je balance mes poings avec ce qu’il me reste d’énergie. Sans ordre. Sans but. Le style, on en reparlera une autre fois. L’efficacité aussi. Mes bras lancent des SOS, « on aurait dit des sémaphores, les copains d’abord ». Ce n’est plus du Lavilliers, c’est du Brassens. La tête me tourne, je suis ivre.

Je reprendrais bien une droite. Voilà. Merci. Mes jambes flageolent. L’arcade éclate et le sang me brouille la vue. Je ne recule pas, je ne recule plus.

Jamais.

J’avance.

Je sens du mou sous mon gant. Il était là, tout près de moi. Trop près. J’ai eu son pif. J’enchaîne mais il est parti. Je regarde à droite, personne. Je regarde à gauche, bing, sa droite.

Je me retrouve dans les cordes, il me rejoint et on s’la joue distribution des prix. Front contre front, on balance. A bout portant. Ca tombe comme à Gravelotte. Tiens, ça vient d’où cette expression, je me demande. Un coup plus ajusté que les autres me répond que ça n’a pas d’importance. Je réplique au sternum. Ses poings se font moins lourds. Il doute ou il fatigue. Il effectue un repli stratégique vers le centre du ring.

Il me regarde. Il est furieux. Il pensait que ce serait plus facile.

Je continue de marcher sur lui. Ou plutôt je titube, je tangue, je chaloupe. Je frappe le vide devant moi. Je suis à bout. A bout de forces. A bout de vie.

L’Autre recule sagement. Il en a marre de prendre des coups. Je relève les poings une fois encore. La dernière.

Je brasse du vent. Il attend.

Puis soudain, il réagit.

C’est propre, net, précis. Un artiste. Je reçois l’estocade. Crochet du gauche à la pommette, uppercut du droit au menton et enfin un direct venu de je ne sais où, d’un troisième bras peut-être. Je m’en fous.

Un imbécile vient de couper la lumière.

 

 

Lavé, rincé, purifié, je ferme le robinet de la douche. L’eau ruisselle sur mon corps, caressant mes muscles fatigués. Je m’essuie puis j’accroche la serviette autour de ma taille.

- J’espère au moins qu’ils ont apprécié le spectacle ?, je demande en regagnant le vestiaire.

Emile ne peut s’empêcher de sourire.

- Pas de problème de ce côté-là, tu l’emportes à l’unanimité. Y’a pas photo. Il faisait la gueule, l’Autre : il gagne le combat par Ko et c’est pas lui qu’on acclame le plus.

Je rigole. Infime compensation. Je me souviens vaguement de l’instant. Quelque part. Très loin. Très flou.

- Je suis sorti comment ? Sur un brancard ?

- Tu ne t’en souviens pas ?

- Pas vraiment, non.

Emile fronce les sourcils. Il me scrute quelques secondes, inquiet.

- T’es sûr que ça va ?

- Ouais, la forme olympique, j’t’assure. J’ai juste besoin de reconstituer le puzzle.

- T’es sorti debout tout simplement. Je t’ai soutenu un peu. Le petit Kamel m’a aidé.

Il me semble en effet entendre de nouveau la foule. Je me rappelle un visage surtout. Une femme. Entre deux âges, comme on dit quand on est poli. Des lèvres fines autour d’une bouche entrouverte, des yeux sombres bordés de rides élégantes. Des yeux effrayés qui semblaient me plaindre. Une mère inquiète a probablement ce regard, m’étais-je fait la réflexion.

Je dis ça, mais j’en sais rien…

Je parle de ce que je ne connais pas.

Elle était belle, cette dame, distinguée. Pas du tout à sa place dans cette salle surchauffée et bruyante. Elle applaudissait mécaniquement, comme prisonnière du mouvement de la foule. C’était son premier KO à elle aussi, son premier match de boxe, peut-être.

Ce souvenir est étrangement précis. Trop. Mon cerveau cabossé l’a sans doute inventé mais tant pis ! Je veux y croire car ce visage me fait du bien.

Je m’habille avec une extrême lenteur. Gestes prudents, ankylosés par la douleur. Je suis vieux. J’ai cent ans.

- A quel moment exactement j’ai perdu connaissance ?

- Après le passage du toubib de la fédé. J’dirais pas qu’t’étais vraiment lucide avant mais tu parlais. T’as répondu sans peine à toutes les questions du médecin.

Je n’ai pas de souvenir de ce moment. Impossible de me remémorer le visage du doc. Ni ses questions, ni mes réponses. Je me souviens seulement d’une odeur. Une puanteur d’ail.

- Dis donc, il fouettait pas un peu du bec, le toubib ?

Emile se gondole.

- Je constate que tu n’as pas tout oublié. C’est déjà ça.

J’essaye de m’accrocher à cette odeur pour reconstituer une image. Mais rien à faire. Ca ira mieux demain.

Je renonce à me faufiler dans mon jean moulant et j’opte pour le pantalon de survêtement. Je m’assieds pour enfiler mes baskets.

- Tu n’attends pas le toubib, me demande le Vieux. Il a dit qu’il allait repasser.

- Ah bon ? Je me casse vite fait, alors.

-  (…)

- Il va me réexaminer, va trouver un truc qui cloche et j’suis bon pour passer la nuit aux urgences. Très peu pour moi, j’suis vanné. J’ai surtout besoin de pioncer une bonne douzaine d’heures.

-T’es sûr ?

- Sûr et certain.

- Tu repars comment ?

- J’ai ma caisse garée pas loin.

- C’est pas très prudent…

- Tu plaisantes, j’habite à deux pas. Et puis tu sais, j’ai l’habitude de conduire bourré alors là…

Emile secoue la tête.

- T’es vraiment le roi des cons !

- J’ai été à bonne école.

Le Vieux ne sourit pas, il s’interroge. Il n’aime pas trop me voir partir comme ça mais il sait lui aussi que j’ai surtout besoin de dormir. Finalement, il me donne son feu vert

- Ok, vas-y. J’m’arrangerai avec le toubib.

- Tu lui diras que j’étais attendu en boîte de nuit.

- C’est ça ouais… Mais tu m’promets que si demain, tu ressens  des vertiges, des nausées ou n’importe quoi d’autres, tu vas te faire examiner.

Je fais mine de cracher dans ma main.

- Promis, ma poule

Je range mes affaires dans mon vieux sac de sports noir : short, chaussons, protège-dents, coquille, gants, jean et peignoir. Je bourre le sac au max. Il est plein à craquer. Il craque.

Eh merde !

- Y’a des jours avec…, constate Emile.

- Et y’a des jours sans, je sais.

J’enfile mon blouson et prends mon sac sous le bras et je me retrouve devant Emile. On s’en serre deux. D’habitude, on s’fait la bise mais là, c’est plus solennel. Mon vieux prof garde ma main dans la sienne et maintient la pression. Il cherche à capter mon regard. Je lui offre.

- Sacré combat tout de même, fils. Grandiose d’une certaine façon. Si tu avais gagné avec la même classe, c’aurait été super.

Je me racle la gorge.

- Merci.

Après quelques secondes, on se lâche la pogne. Avec toute la gravité nécessaire. « Un singe en hiver », un vieux film de Verneuil, je cris. Emile est parfait en Gabin grisonnant. Moi, je m’trouve plutôt pas mal en Belmondo jeune, turbulent mais respectueux. Dans le lointain, je crois entendre résonner des trompettes.

Ce n’est qu’une alarme de voiture qui hurle dans la nuit.

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