Début du livre

Chapitre 1 : / 

 

Robert se leva à quatre heures du matin. Comme tous les jours depuis plus de quarante ans.

Ce n’était pour lui ni un choix, ni une contrainte. C’était comme ça. Heure d’hiver ou heure d’été, peu importait : à quatre heures, il se réveillait et se glissait aussitôt hors du lit.

Il se servit une tasse de café froid. Y ajouta une goutte de lait. Puis il écarta les mots croisés pour poser sa tasse sur la petite table.

Robert avait travaillé toute sa vie comme ouvrier ajusteur dans une entreprise qui fabriquait des machines agricoles du côté de Gien, dans le Loiret. Il pointait à quatre heures trente précisément et, jamais, il n’avait eu une minute de retard. Bien noté, apprécié de ses supérieurs, non syndiqué et poli. Un ouvrier modèle. Licencié économique à l’approche de ses cinquante cinq ans.

Il s’assit sur l’étroite banquette et avala avec force grimaces le breuvage amer et froid. Il aurait pu le réchauffer mais il avait la flemme. De toute façon, il n’avait pas le droit d’y mettre du sucre alors, mauvais pour mauvais, autant avaler le café sans traîner. Il avait bien tenté le thé à une époque mais il avait trouvé la punition plus sévère.

Malgré la cessation de toute activité professionnelle, Robert n’avait pu modifier le réglage de son horloge interne. Ce réveil matinal exaspérait Solange, sa femme. Alors, au début de sa retraite forcée, il avait essayé de traîner au lit. De faire la grasse matinée au moins jusqu’à six heures. Mais il tournait et se retournait sans cesse s’emmêlant dans les draps, si bien que sa femme avait fini par l’autoriser de nouveau à se lever dès son réveil. Et puis elle était partie, Solange. En quelques mois. Cancer des os.

Robert vida la dernière goutte de son café dans l’évier et rinça sa tasse. La pompe à eau ronronna dans son coffre sous la banquette. Il posa la tasse sur l’égouttoir et sortit de la caravane.

En cette mi-juin, le camping des « Lauriers Roses » d’Argelès était encore peu fréquenté. Quelques retraités comme Robert et une poignée de touristes étrangers. Les Hollandais arrivaient toujours les premiers puis venaient les Allemands. La veille au soir, il n’y avait encore qu’une cinquantaine de personnes. Il se rendit directement aux toilettes. La veille, il avait utilisé la deuxième cabine en partant de la gauche. Aujourd’hui, ce serait la troisième. On était mercredi.

Il urina lentement et avec volupté dans une cuvette propre. Une douce odeur de lavande emplissait la cahute. C’était ce qui lui avait tout de suite plu aux ? Lauriers Roses ? : la propreté des toilettes. Elles étaient lavées régulièrement et surtout une dernière fois le soir assez tard. Robert appréciait, au petit matin,  de n’avoir pas les narines brutalement agressées par les odeurs de pisse et de merde des autres campeurs.

Il se délecta jusqu’à la dernière goutte qu’il fit tomber sur la paroi lisse et encore immaculée de la cuvette. Une fois sorti, il regarda sa montre. 4h19. Il se rinça les mains, comme la veille, au dix-neuvième lavabo d’une interminable rangée. Il s’essuya ensuite sur son pantalon. Il était prêt pour sa promenade quotidienne.

Il pressentait qu’elle serait la plus pénible de sa vie.

Le gravier blanc de l’allée centrale crissa sous les semelles de cuir de ses sandales. D’ordinaire, il aimait ce petit bruit délicat mais ce matin, il n’y prêta aucune attention.

Robert et Solange avaient découvert les ? Lauriers Roses ? en 1976. Avant, ils pratiquaient plutôt le camping sauvage. Quand ils ne dormaient pas tout simplement dans leur vieille Diane. Mais la naissance de Paul, leur premier fils, les avait poussés à rechercher davantage de confort. Ensuite, il y avait eu Gérard et puis Florence. Les enfants s’étaient faits des amis au camping, ils étaient heureux de les retrouver chaque été. Robert et Solange aussi avaient pris leurs habitudes. Les parents des copains de leurs enfants étaient devenus des amis et les vacances filaient agréablement entre parties de pétanque, barbecue et tournois de belote.

Robert repassa par sa caravane pour vérifier qu’il avait bien fermé la porte. Une manie. Du vivant de sa femme, il se surveillait. Mais Solange n’était plus là.

Il tourna la poignée. La porte résista. Elle était fermée. Evidemment.

Robert était fier de leur emplacement. Certainement le mieux aménagé de tout le camping. La caravane se prolongeait de deux auvents successifs. Dehors, le mobilier de jardin était posé sur une terrasse bordée d’un barbecue en pierre qu’il avait construit lui-même en 1995. L’année de son licenciement. Une barrière en bois clôturait l’emplacement, sur laquelle s’accrochait une dizaine de pots de fleurs. Auparavant, c’était Solange qui s’en occupait. Le premier été après sa mort, les pots étaient restés vides. Puis Robert avait repris le flambeau. Fleurir la barrière, il trouvait ça mieux que de fleurir une tombe.

Sur les poteaux de bois, la peinture verte commençait à s’écailler sous l’action du sel et du soleil. Il avait prévu de repeindre la barrière cet été. Il doutait maintenant de pouvoir le faire.

L’emplacement était loué à l’année. Au début de sa retraite, ils séjournaient près de 7 mois par an à Argelès. Maintenant, la saison estivale commençait à l’épuiser. Il avait 65 ans et se sentait fatigué. Il aurait préféré passer l’été en bord de Loire, mais c’était la seule période où ses enfants et petits enfants pouvaient venir le rejoindre.

Il traversa le camping d’un pas lourd et feutré.

Un rai de lumière filtrait sous la porte d’une caravane voisine immatriculée en Allemagne. Elle appartenait à un couple d’une soixantaine d’années. Lui, grand et passablement dégarni. Elle, petite, forte et permanentée. Ils s’étaient tous les deux copieusement engueulés durant la manœuvre de stationnement. D’abord, Robert avait bien ri. Discrètement. Puis il s’était senti tout bizarre. Les engueulades aussi lui manquaient depuis qu’il vivait seul.

Juste à côté de l’emplacement des Allemands, il n’y avait ni bruit, ni lumière dans la tente de la jeune Hollandaise.

Robert arriva à la petite porte qui donnait côté plage. Elle était fermée mais il avait la clé. Les gérants du camping connaissant ses habitudes matinales lui avaient depuis longtemps confié un double.

Charles et Andrée n’étaient pas vraiment des amis, mais avec le temps, ils s’étaient habitués les uns aux autres. Robert leur filait un coup de main de temps en temps hors saison pour la maintenance du camping. Un bricolage par-ci, un autre par-là. Un lavabo à déboucher, un coin de pelouse à regarnir, un grillage à redresser. Il aimait le bricolage et dans sa caravane, il n’avait pas grand-chose à faire. Robert et Charles papotaient en travaillant, ça occupait. Et puis, contrairement à ce que l’on prétend souvent, les confidences entre hommes venaient plus facilement autour d’un robinet à changer que devant un verre d’anisette. Il n’y avait qu’à Charles que Robert avait pu confier sa détresse à la mort de Solange.

Il s’était même laissé aller un jour à pleurer.

Il s’engagea dans le chemin qui traversait la réserve naturelle du mas Larrieu. Les oiseaux, indifférents à ses tourments, sifflotaient leur éternel hymne à la vie. Sous leurs chants, on percevait déjà le souffle rauque de la mer.

Le vent marin se levait doucement apportant dans ses rets un parfum sauvage d’iode et de lointains. Le chemin filait sagement entre deux barrières de bois censées endiguer le sable et canaliser les touristes. De part et d’autre, des figuiers de barbarie prospères développaient avec vigueur leurs oreilles de Mickey.

A mesure qu’on approchait de la plage, la progression se faisait plus difficile et le pas de Robert s’alourdissait dans le sable. Le retraité se mit à marcher au plus près de la barrière pour poser ses pieds sur les maigres touffes d’herbe. A l’approche d’un bosquet de roseaux, il eut une hésitation. Puis il préféra filer d’abord jusqu’à la mer.

Encore quelques dizaines de mètres et il déboucha sur la plage. Le vent se fit plus fort, les parfums plus denses. La houle était forte ce matin. A l’horizon, le ciel s’éclaircissait déjà. La vie continuerait. Imperturbable.

Robert s’avança jusqu’à la ligne incertaine des vagues.  Il contempla la masse sombre de la mer et le fil blanchi de ses crêtes. Aucune mer, aucun océan ne portera jamais plus son corps, se lamenta-t-il. Une solitude immense l’envahit. Un désespoir total. Ses genoux plièrent sous le fardeau et l’obligèrent à s’asseoir brutalement sur le sable humide.

Comme il aurait aimé revenir quelques heures en arrière. Oui, quelques heures seulement…

Des pensées frappaient son esprit sans jamais s’accrocher. Une houle en furie glissant sur les rochers. Solange, Florence… les seules femmes de sa vie. Des brides de vacances heureuses surgissaient, aussitôt balayées par des images de fureur et de sang. La tempête battait sous son crâne. Il savait qu’elle ne s’arrêterait que le jour de sa mort. Le plus tôt possible…

Il resta prostré de longues minutes. Et quand il releva la tête, un trait rouge déchirait l’horizon. Le soleil bientôt serait là. Les premiers enfants courraient sur la plage, les sourires, la vie… Péniblement il se décida à rebrousser chemin.

Il songea à rentrer se coucher. Se cacher complètement sous les draps comme un môme. C’était si loin l’enfance, il se sentait si vieux. Il paraît qu’un jour on retourne en enfance. Si seulement c’était vrai. Retrouver la joie et l’innocence juste avant de mourir.

Mais l’heure de la liberté n’avait pas sonné pour lui.

De retour devant le bosquet de roseaux, il s’imagina entendre un bruit glissant. Un bruit curieux. Il s’avança avec prudence dans les hautes herbes suivant une piste de tiges brisées. Et ce fut là, dans une minuscule clairière façonnée par la lutte mortelle de deux corps en furie, qu’il découvrit le cadavre ensanglanté de la jeune Hollandaise.

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